« Ah d’accord. »

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Le jeu des sept différences

 

 

Cette semaine j’ai décillé au sujet d’une amitié (encore, oui…) et j’ai vécu cette expérience de façon tellement violente qu’écrire était le meilleur remède.

Nous avons accueilli chez nous un couple d’amis, lui ami d’enfance de mon mec, elle une collègue rencontrée il y a huit ans et devenue avec le temps assez intime. Mais cette amie, que je croyais connaître, chez qui j’avais passé plusieurs vacances et même partagé le nouvel an de cette année, s’est montrée sous un jour complètement différent en tant qu’invitée. Une fois l’ébahissement passé, j’en suis venue à douter de mes sens, de mes perceptions, de mon instinct. Comme si je n’avais jamais vu cette personne que reflétée par un miroir déformant qui s’est finalement brisé, des années après.

Retour sur ce séjour au goût de vinaigre.

Amélie et Benoît (on va les appeler comme ça, hein) sont arrivés vendredi soir et c’étaient les premiers visages familiers que nous ayons vus en sept mois. Ils sont arrivés avec plus de glacières et paniers de légumes que de bagages, ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Ils venaient d’une région limitrophe où Amélie à sa maison de famille, et avaient écumé les marchés de producteurs avant de décider de descendre nous voir. Nous, on avait prévu la viande, alors barbec dès le premier soir, c’était sympa.

Me faire diagnostiquer au cours du repas des « problèmes à régler » qui, à ma connaissance, ne m’appartiennent pas, m’a étonnée mais pas vraiment surprise, car Amélie est attirée par la méditation, le monde des chakras et l’hypnose et cherche des disciples – ou, à défaut, des cobayes – pour ses démonstrations thérapeutiques.

Enthousiaste, elle nous a confié sa décision de faire sienne la théorie du « Secret » (loi de l’attraction, en gros si tu crois dur comme fer que tu vas gagner au loto, ça va t’arriver… ainsi qu’aux 35000 personnes qui y croient autant que toi, je présume). Personnellement, je connais cette méthode Coué depuis des années, je connais même un convaincu qui a vu ses rêves prendre une réalité qu’il était loin d’avoir prévue. Il faut se méfier de ses souhaits, à mon avis, comme dans les contes populaires. Est-ce que j’ai rétorqué ça à Amélie? Non. Est-ce que je l’ai encouragée à se battre et à vivre sa vie comme elle l’entend? Plutôt, oui. Elle a arrêté de fumer il y a six mois et est en rééducation suite à de lourdes opérations chirurgicales. Si elle se sent mieux, tant mieux. « Vivre et laisser vivre », comme disait ma mamie, c’est essentiel à mes yeux.

Comme il y avait un va-et-vient inhabituel chez nous, notre chat s’est à nouveau sauvé pendant la soirée. Ce n’était pas aussi catastrophique que la dernière fois, mais je l’ai quand même rappelé et appâté avec de la bouffe, because on n’avait pas que ça à faire d’attendre des heures qu’il redescende et que j’avais envie de dormir sans m’inquiéter. Cet épisode presque anodin a malheureusement donné du grain à moudre à la thèse de la « positive attitude » et a sans doute amorcé le grand jeu auquel s’est livrée mon amie jusqu’à la fin du séjour: comparer ma façon de faire et la sienne, depuis l’éducation des chats jusqu’à mes lectures matinales. Bon, je précise que mon mec en a pris aussi pour son grade… Y’avait peut-être une caméra cachée pour un mixte entre C’est du propre / Un dîner presque parfait / Le grand frère / Super Nanny/ Nouveau look pour une nouvelle vie ???

Bon, elle est où la positive attitude quand tu passes ton temps à tout descendre autour de toi?

« Il est trop beau ce figuier! -Dommage qu’il soit malade. »

« On va pique-niquer au bord de l’eau! -Franchement ce bruit (lointain) de pompe dans la rivière qui commence après notre installation, ça gâche tout. »

« Vous connaissiez la Gironde? -Non mais il y a trop de vignes. » Finalement, la bénie-oui-oui qui s’enthousiasme toujours pour un rien et se satisfait des choses simples, c’est moi. Pourtant je me fous de mes chakras comme de ma première chemise.

Je connaissais (ou croyais connaître) une jeune femme paisible, douce, gentille et capable de voir la beauté en chaque chose. Je connaissais Dr Jekyll, et nous avons accueilli Mrs Hyde.

Arrêtons-nous un peu sur mes défauts, car il faut bien se faire l’avocat du diable: je peux être stressée (quand on est le 6 et que le loyer n’est toujours pas passé), paresseuse (disons que je cherche à me simplifier la vie, si le résultat est le même, ça me semble logique), adepte du slow-life et assez baba-cool, fuyant les conflits, négligente parfois, nonchalante souvent (ce qui est une compensation pour  équilibrer ma tendance au stress), et surtout je déteste le vinaigre et fais de délicieuses salades sans la moindre goutte de sauce. Tout un art.

Du coup, devoir modifier le planning de visites d’une journée -puis d’une deuxième- en fonction du temps à consacrer à la confection puis au repos d’une vinaigrette pour le pique-nique me dépasse un peu. Mais comme nous avons tout le temps, nous, de voir tel ou tel village, nous avons laissé nos invités totalement libres de décider du programme.

Même si ça voulait dire rentrer tard, crevés, d’une journée harassante et passer vingt minutes à tourner en rond pour savoir à quel moment aller racheter de la moutarde le lendemain pour faire la vinaigrette du pique-nique du midi sans arriver en retard au départ du kayak du matin. Comme je trouve ce genre de décisions stérile, je propose un jambon-beurre et mon mec suggère de se lever à 8h30. Vingt minutes plus tard, le Conseil opte pour un jambon-beurre et un réveil à 8h30 et reporte les courses de supermarché au lendemain soir « même si mettre les pieds dans un supermarché après une super journée c’est comme………. » (comparaison jamais achevée, dommage j’étais curieuse!!).

Mise à part cette entorse unique à la règle du boycott de supermarché, nous avons fait environ un marché de producteurs par jour. Était-ce écologique de faire tant de bornes alors que le frigo était loin d’être vide??? Non. (Pourtant c’est moi qui me suis pris une réflexion écolo-bien-pensante parce que je me rafraîchis avec un vieil aérosol en cas de canicule). Était-ce cher? Ohhhh que oui. Les légumes étaient-ils meilleurs? Parfois oui, parfois non. Avons-nous été pointés du doigt pour ne pas assez faire de marchés en temps normal mais regrouper nos courses en supermarché? Évidemment. « Ah parce que tu vois, pour moi, la bouffe, c’est pas une dépense vu que c’est vital. » Euh… ouais, mais à quel moment c’est gratuit? Je cherche encore!

En promenade dans un village, mon mec propose de faire goûter sa glace. « Moi je ne grignote pas. » De rien.

Un matin, levés avant eux (comme presque tous les jours, et pourtant on a entendu « Moi j’ai un rythme plus dynamique que vous en vacances ». – En réalité j’étais toujours prête avant eux, en promenade il fallait l’attendre elle qui est freinée par des problèmes de santé, quand on dit qu’on se lève à 8h30 nous sommes debout à 8h30 et eux émergent à 9h15, nos affaires sont prêtes sans oublier kleenexes, chapeaux et crème solaire alors qu’ils n’y ont pas pensé, et nous sommes efficaces au lieu de nous toucher la nouille à propos d’une future vinaigrette… euh pardon c’est trop cathartique 😄) – un matin, disais-je, Amélie nous trouve mon mec et moi en train de lire sur la terrasse alors que nous achevions nos petits déjeuners. « Tu lis sur ton téléphone???? Ah d’accord. Pourtant tu es prof (hum… non, t’as raté un wagon??), tu devrais lire un vrai livre. Tu fais ça souvent? Ah d’accord. » Ouais, j’avoue, j’ai pêché… Je lisais cet article trouvé sur Hellocoton et qui m’a trop donné envie de lire ce livre que je ne connaissais pas. Mea culpa.

Et tout ça, ce n’est rien… Ce n’est rien comparé au fait de ne plus se sentir chez soi dans sa propre maison. De ne plus oser faire la vaisselle en leur présence de peur d’utiliser par inadvertance une goutte de liquide vaisselle en trop, de ne plus savoir comment s’y prendre pour couper les tomates parce que bon sang si je les coupe en dés et elle en lamelles elle va me dire que j’empêche les arômes de se révéler en procédant ainsi. Je me suis quand même fait dire que je ne savais pas mettre une casserole sur le feu correctement. Oui Madame. À 34 piges. Et puis de toute façon c’est quoi cette manie de boire de l’eau en bouteille, je devrais consulter, et puis je ne bois pas assez d’après elle qui a compté le nombre de fois où j’allais aux toilettes en une journée (!!). En revanche on dirait que je sais lancer une lessive, parce que ma proposition de joindre leur linge au nôtre n’a pas été déclinée. Mais pour étendre le linge, zéro pointé, « laisse-moi faire je préfère moi je fais comme ça ». Je ne te raconte pas le sketch que ç’a été pour demander à nos copains (ouais, les mecs s’habillent tous plus ou moins pareil): C’est à toi ou à toi ce tee-shirt? (Pour savoir qui avait le droit de l’accrocher au fil à linge).

Je n’osais plus rien faire tant c’était injustement et inutilement rabaissant. C’est tout juste si je ne me suis pas pris une remarque parce que je me suis lavé les cheveux deux fois en une semaine, parce que je prends telle marque de croquettes ou parce que j’utilise une brosse à dents électrique. Si nous avions été deux couples avec enfants, les nôtres auraient sûrement été pressentis comme de futurs terroristes à cause de l’éducation pourrie qu’on leur aurait donnée.

Déjà, par rapport aux chats, « Je sais pas comment tu fais pour vivre avec certaines portes fermées ». Ouais… Ben moi j’aurais bien aimé que tu me dises qu’un chat avait fait à côté de sa litière le matin où tu l’as vu, et non le soir, après une journée de canicule. Je ne sais pas comment tu fais pour avoir voulu que ça reste à macérer dans votre salle de bains toute la journée.

Mais bon, ils se sont sentis chez eux au final. Benoît a raccourci la ficelle qu’on utilise pour jouer avec les chats parce que tel était son bon désir. Amélie m’a imposé plus que proposé ses conseils pour réagencer notre intérieur. Je les ai entendus parler entre eux de leur envie de changer de place nos ustensiles de cuisine. Régulièrement en promenade Amélie disait « Quand on sera à la maison… » et je croyais qu’elle parlait de sa maison de famille ou de leur retour en Bourgogne avant la rentrée, pour ensuite me rendre compte qu’il s’agissait de chez nous. J’avais l’impression qu’ils prenaient notre petit nid douillet pour un AirBnB qu’on aurait loué à quatre. Les deux derniers jours, elle a placé plusieurs fois dans la conversation « Quand on reviendra… ». Faut croire que notre région festive et ensoleillée lui a fait oublier les vignes, les arbres malades et les bruits insupportables de la vie agricole. Ou bien est-ce l’abondance des marchés nocturnes et des stages artisanaux, des activités sportives à petits prix et du nombre pas trop élevé de touristes???

Dans tous les cas, je ne suis pas sure que ce soit nous. Un matin au petit déjeuner j’ai tenté une conversation plus profonde en voulant lui confier mes projets, mes craintes, mes envies, mes doutes (professionnels, hein, parce qu’à part ça c’est le bonheur). Visiblement elle ne s’attendait pas à ce que j’aie des doutes. Mes remises en question ne lui plaisaient pas. Elle m’a tranché, plus qu’elle ne m’a coupé, la parole, et ne m’a plus adressé un mot pendant les trois heures qui ont suivi.

Est-ce qu’une amie ferait ça? Peut-on encore parler d’amitié si on se sent perpétuellement comparée, sans autre but que celui d’être jugée?

J’ai vécu quelques amitiés toxiques de ce genre quand j’étais étudiante. Je m’en suis débarrassée pour survivre, pour pouvoir continuer à apprendre par moi-même, pour ne pas perdre le peu de confiance que j’avais en moi. Il y a bien des choses que j’ai apprises seule, sans aucune aide, parfois dans la douleur, mais je suis fière des années plus tard de ce que j’ai construit, de mes réussites et même de la beauté de mes échecs. Alors je ne plie peut-être pas le linge au carré et je ne maîtrise pas non plus toutes les épices de la cuisine. Mais je ne cherche pas en mes amies des qualités de « femme de chambre », voire de femme au foyer.

Je me suis demandé ce qu’Amélie appréciait chez moi, finalement, elle qui a l’air de m’avoir découverte cette semaine après tant d’années. Et puis j’ai remplacé cette question par celle-ci: que  tolère-t-elle chez moi???

Et moi, suis-je prête à tolérer à l’avenir une telle attitude? La personne sensée et bienveillante que j’appréciais tant, que j’admirais même, a-t-elle vraiment existé? Est-ce l’arrêt de la cigarette qui l’a changée? La prise de poids liée à cet arrêt qui l’a rendue control freak? Est-ce le contexte, le fait d’être l’invitée et non l’hôtesse de maison?

En tout cas je sais une chose: d’une certaine manière, mon mec et moi, ça nous a rapprochés. Sensibles tous deux aux mesquineries à peine voilées, nous avons réagi lui et moi de la même façon, par l’ignorance, le changement de sujet, la nonchalance aoûtiste (ou sudiste!). Blessés par ces jugements à l’emporte-pièce, nous en avons chacun dressé la liste dans notre coin avant de se confier l’un à l’autre! Et on a pu remplacer l’offense par le rire, et dédramatiser, et réaliser que notre façon de vivre, ensemble, sur la même longueur d’ondes, sans prise de tête et sans planning vinaigrette, nous plaisait. Bienvenue chez nous.

💜💜Iris

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