Nos pères, ces héros

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J’évoque volontiers mon père; il m’inspire toujours mille petits riens à raconter, en général des anecdotes rigolotes (quand j’avais une dizaine d’années, j’ai parié avec lui qu’il n’oserait pas se teindre les cheveux. Une semaine après il avait les cheveux rouges – il s’était servi des bombes de peinture qu’il utilisait pour marquer les arbres à abattre dans son métier à l’Office des Forêts) ou des exemples respectables (il sait débourrer les chevaux, il a sauvé son frère d’un incendie alors qu’il n’avait lui-même que quatre ans, il a fait la guerre d’Algérie…).

C’est, au fond, ce mélange des deux qui le définit, ou plutôt qui définit la relation que j’ai avec lui: de sacrés moments de rigolade et un respect immense, une admiration sans bornes.

Ma BFF entretient exactement le même genre de relation avec son père. Nous sommes des « filles à papa », des trentenaires qui avons encore la chance inouïe de profiter de nos géniteurs (qui nous ont pourtant eues dans la fleur de l’âge  – le mien aura bientôt 82 ans), et, à leur contact, nous redevenons des gamines. On peut leur faire faire ce qu’on veut, on sait qu’on aura toujours grâce à leurs yeux (alors qu’une mère porte sur nous un jugement plus objectif, plus terre-à-terre, et s’inquiète de nos failles au lieu de les revendiquer comme des ressemblances).

Mais quelquefois, le temps nous rattrape cruellement et l’insouciance enfantine tombe à nos pieds comme un déguisement trop usé. On se rend compte que le livre de nos moments magiques n’est pas loin de l’épilogue, et l’on perd progressivement nos super-pouvoirs. Je crois que je comprends enfin pourquoi je pleure toujours quand je lis Peter Pan: c’est ça qui me rend triste, c’est là qu’est ma faille. Wendy, devenue adulte, ne sait plus voler. Peter est toujours là mais elle ne peut plus profiter de lui comme avant.

Alors, quand mon papounet chéri montre quelques signes de faiblesse ou de fragilité, ce qui arrive de plus en plus souvent, j’ai le réflexe de m’accrocher désespérément à sa moindre petite bouffonnerie pour me prouver qu’il ne change pas. C’est ce qui s’est passé tout à l’heure, quand il m’a laissé un message vocal où il disait être très fatigué, avoir du mal à se déplacer… et à la fin, il bredouille (il a toujours bredouillé sur les messageries), et me raconte en direct, décontenancé, qu’en parlant il avait des épluchures de pomme à la main et un couteau, et qu’il vient de remettre les épluchures dans sa poche et le couteau à la poubelle.

Moi que la première partie du message avait déconfite, j’ai ri! Une autre que moi penserait à de la sénilité et s’inquiéterait peut-être davantage, mais ce genre d’étourderies, je les lui ai toujours connues. Il y a vingt ans, quand il partait en vacances, il cachait tellement bien ce qu’il avait de précieux chez lui, qu’à son retour il me confiait ses soupçons de vol concernant un voisin, pour retrouver ses affaires une semaine plus tard dans le congel débranché.

Je l’aime tellement que ce sont ses défauts, peut-être et pourtant, que j’aime le plus. Sa péremption, parce qu’elle est tempérée de sagesse véritable. Son côté tête-en-l’air, parce que c’est adorable. Son obstination, parce que nous nous ressemblons.

Mais je ne parviens pas à prendre ses faiblesses et à les insérer dans le tableau, à me dire: « C’est ton père, tel qu’il est à présent. C’est toujours le même héros, le même Cyrano, mais nous voilà au début du cinquième acte; et tu ne devrais l’en aimer que davantage ».

Je me déteste parce que je n’y arrive pas, je n’arrive pas à l’intégrer, je ne parviens pas à accepter tout le package. Je refuse ses faiblesses.

Son arthrose qui lui immobilise les bras, lui qui, il y a un an seulement, coupait encore lui-même son bois et faisait des virées à moto. Sa toux qui ne part plus. Sa tension qui grimpe en flèche.

Et ce qui me rend vraiment malheureuse, c’est sa faiblesse psychique. J’entends par là son acceptation à se faire mener la vie dure par une femme, revenue dans sa vie il y a cinq ans, et qui fait une crise d’hystérie au moindre malentendu, enchaîne les caprices et surveille ses communications. Je sais qu’il ne l’aime pas. Je sais que, quand il l’a laissée s’installer, il déprimait et avait besoin de compagnie – je sais aussi que ce n’est plus le cas et qu’il aimerait la voir partir. Il se confie à moi, et je me sens tellement impuissante. Je voudrais pouvoir agir à sa place, mais je n’en ferai rien; en réalité, je voudrais surtout que ce soit lui qui agisse, qui s’insurge, qui fasse preuve de vitalité et non de fatalisme et de résignation.

Ma cousine m’a dit il y a quelques années, alors que la situation était déjà, plus ou moins, dans cette configuration, qu’à un moment donné c’est à nous de devenir les parents de nos parents. Mais comment fait-on? C’est d’une violence inouïe. Sans gestation, paf, se retrouver dans un rôle de protecteur… C’est se mettre à découvert, et renoncer à être soi-même protégée. Et puis c’est surtout risquer d’infantiliser son parent, de le mettre face à ses limites, de déplacer la confiance, de le froisser peut-être. D’écrire un chapitre qui dénature totalement l’œuvre jusque-là écrite.

Alors, je ne vais rien faire de tout ça. Je vais simplement laisser le temps au temps, revoir mes exigences à la baisse peut-être (la moto, c’est terminé; au moins, je n’ai pas à redouter un accident!). Continuer à raconter nos moments farfelus. Et peut-être, pour qu’il puisse se sentir encore responsable et protecteur vis-à-vis de moi, cesser de rechigner quand il veut me faire un cadeau, et lui donner des raisons de me faire la leçon.

Au fond, on est encore deux grands gamins lui et moi.

💜💜Iris

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